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Le Beguinage de Brugges |
Le paysage est féerique... ou peut-être faudrait-il dire mystique! Il y a
l'horizontale: les toits rouges des maisons et leurs façades blanches. Et des
verticales: l'herbe verte, les jonquilles et surtout les troncs noirs des arbres
s'élevant vers le ciel. A Bruges, en Belgique, le béguinage est devenu un
incontournable. Les bénédictines y ont remplacé les béguines, continuant à
donner vie à ce lieu tout à la fois touristique et spirituel. Mais que se
cache-t-il derrière la quiétude de l'endroit? Si les murs pouvaient parler, ils
raconteraient, ici comme à Gand, Amsterdam ou Bâle, la vie de femmes catholiques
du Moyen Age, souvent vierges ou veuves et de toutes conditions sociales, qui
avaient rompu avec leur environnement afin de poursuivre une quête religieuse,
seule ou en groupe. Mais sans s'éloigner du monde. Ces femmes vivaient de leurs
ressources personnelles et d'aumônes, mais aussi du travail manuel. Elles
lavaient notamment la laine pour les tisserands, au grand dam des artisans du
métier. Elles s'occupaient aussi des pauvres et des malades de la ville.
DES
FEMMES INSTRUITES...
Le béguinage
de Bruges (en Belgique) a été fondé en 1245 par Marguerite de Constantinople,
comtesse de Flandre. Les petites bâtisses nordiques, toits de tuiles et fenêtres
à carreaux, entourent un pré fleuri où s'élèvent des peupliers. Les maisons,
avec leur jardinet, ont entre un et cinq siècles. Véritable village dans la
ville, avec son Eglise, le béguinage était fermé à la nuit tombante. Les femmes
y vivaient en communauté sans pour autant prononcer les stricts voeux
monastiques. Elles étaient ainsi libres de retourner à leur vie antérieure. Une
supérieure, la «grand-dame», dirigeait le béguinage.
Les murs raconteraient aussi les réunions de ces femmes: leurs interprétations
de l'Ecriture, l'usage de traductions de la Bible en langues vulgaires ou les
récits de leurs visions et expériences religieuses intimes. Les béguines savent
lire et écrire et s'approprient ainsi les textes sacrés. Elles prennent la
parole en public. Des pratiques que les autorités ecclésiales n'apprécient
guère. Dès la fin du XIIIe siècle, les béguines deviennent suspectes. Leur
relation directe à Dieu met en cause l'utilité du clergé et des sacrements. Leur
statut fait fi de la distinction traditionnelle entre clercs et laïcs. Bref, les
béguines menacent l'organisation de l'Eglise. D'autant plus que le phénomène
prend vite une ampleur considérable. Bâle, par exemple, comptait quatre cents
béguines au XIVe siècle, Cologne plus d'un millier. Et qu'il s'inscrit dans un
mouvement plus ample, mystique et panthéiste, d'hommes et de femmes recherchant
l'union personnelle avec Dieu.
...ET PERSECUTEES
Le réveil de la vie intellectuelle et spirituelle caractérise cette période du
Moyen Age. Ce que l'on appellera les «hérésies» y sont légions: cathares,
vaudois, fratricelles. Toutes aux prises avec l'Inquisition, qui vient d'être
mise en place par le pape Grégoire IX (en 1231).
Taxées, elles aussi, d'hérésie, les béguines sont interdites par la papauté en
1317. L'une d'elle, Marguerite Porète a été brûlée à Paris quelques années
auparavant pour avoir écrit le Miroir des simples âmes, un texte mystique en
langue vulgaire. Ce qui n'a pas empêché cet écrit d'être traduit en italien et
de prendre une bonne place dans les bibliothèques des couvents.
En Flandre, les béguines échappent à l'extinction ou à l'assimilation à des
ordres religieux en acceptant de rester groupées dans les béguinages, d'être
soumises à des règlements et visitées régulièrement par des prêtres. La dernière
béguine est décédée en 1928. Le site de Bruges est aujourd'hui classé au
patrimoine mondial de l'UNESCO.